Société des enseignants
BULLETIN No 24 / Atelier mathématique |
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Une recherche mathématique en atelier de sciences :
Convergence vers les chaos
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IntroductionCet article présente une recherche en mathématique, réalisée au collège des Forges de l'école secondaire de la Chaux-de-Fonds, par deux étudiants de 9ème année (15 ans) de la section « Maturité » pour leur travail d'option spécifique en « atelier de sciences ». Il s'agit de Céline Stähli et Yann Abbet qui se sont littéralement immergés dans leur sujet et qui ont été la plupart du temps autonomes dans leurs déductions et leurs découvertes, ainsi que pour leurs productions informatisées qu'ils ont effectuées à domicile. La démarche de travail que je leur ai proposée est donnée par quatre situations mathématiques réparties sur 10 périodes: 1) Itération d'une fonction (2 périodes)
2) Itération d'une fonction linéaire (2 périodes) Familiarisation avec le concept d'attracteur Recherche algébrique et géométrique 4) Convergence vers le chaos (4 périodes) Quête et émergence du chaos Découverte de l'augmentation du nombre de solutions de convergence L'intérêt pédagogique de cet atelier porte sur différents niveaux : 1) J'ai proposé à mes élèves ce sujet d'étude sur le chaos, car je suis personnellement un passionné de la nouvelle géométrie fractale, ce qui m'a inévitablement conduit à m'intéresser aux systèmes chaotiques. La relation maître – étudiants qui se construit, alors que les deux parties travaillent sur le même projet de recherche, est de haute qualité, associant motivations, échanges, plaisirs, et une reconnaissance réciproque. 2) L'itération d'une fonction est une approche particulièrement intéressante car elle sort de la perspective habituelle d'étude d'une fonction. C'est une approche relativiste, de « l'intérieur », de la même manière qu'Einstein a étudié la vitesse de la lumière en se plaçant « assis » sur un photon, image utilisée par lui-même et inspirée d'un de ses rêve d'enfance, pour illustrer le « référentiel mobile ». Avec une itération, on se place « assis »sur la valeur de départ x , et on suit la trajectoire de la valeur au travers de la fonction y . On observe le comportement de la fonction, divergent ou convergent. Cette perspective relativiste de « l'intérieur », donne une présentation de « ce que la fonction a dans le ventre ». De la même manière que l'on « scanne » les nombres naturels avec la décomposition en facteurs premiers, afin de savoir « ce que le nombre a dans le ventre », comme me l'a transmis mon maître de stage François Jaquet , lors de ma formation. 3) C'est B. Mandelbrot qui souligne le caractère « non linéaire » des systèmes chaotiques. Cette «non-linéarité» est un objectif fondamental de l'enseignement des mathématiques au niveau secondaire. C'est par rapport à la « non-linéarité » que peut s'individualiser le concept particulier de « linéarité » (voir à ce sujet l'article de F. Jaquet , La tentation de la proportionnalité, Math-école 198, p.30). 4) Il faut enseigner le chaos. Quelle que soit la perfection atteinte par la mathématique linéaire, elle abuse inévitablement l'étudiant et fausse son jugement sur le monde, terriblement non-linéaire, qui ne possède pas nécessairement des propriétés dynamiques simples, mais complexes. Cela devrait aussi être présent à l'esprit de nos dirigents. L'économie au travers de la bourse, l'écologie au travers du climat, la politique au travers du social, sont tous des systèmes chaotiques, susceptibles de basculer suite à « la goutte qui fait déborder le vase », ne suivant plus du tout une logique linéaire, mais au contraire une logique chaotique et complexe : crises monétaires, catastrophes écologiques ou guerres sociales. Etre conscient de la fragilité et de la sensibilité des systèmes chaotiques, ouvre des perspectives nouvelles pour le développement durable de notre planète. Plan de l'articleLes quatre situations seront présentées, l'une après l'autre avec chaque fois l'énoncé du problème suivi d'extrait des travaux réalisés par les élèves, le tout suivi d'un bref commentaire. Un bref complément théorique termine l'article. Situation 1 : Itération d'une fonction
Travail réalisé
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Observation du comportement d'une fonction itérée Divergence : On dit que « y » diverge si la valeur de « y » tend vers l'infini durant l'itération. Problème Itérer des fonctions linéaires du type y = a x et indiquer pour quelle(s) valeur(s) de a « y » diverge ou converge. Pour cela complète un tableau de valeurs pour chaque fonction étudiée, ainsi que des représentations graphiques réalisées à l'ordinateur. Puis utilise la stratégie géométrique que tu as découverte pour voir si ces fonctions convergent ou divergent. A partir de tes observations, essaye de formuler une loi concernant l'itération des fonctions linéaires. Avec le logiciel Excel, programme la fonction y = a x sur une feuille de calcul, de manière à ce que si l'on donne une valeur à « a » et à « x », alors le programme nous fourni la valeur de « y ». Puis essaye de trouver un procédé de programmation
simple pour itérer cette fonction. |
Ici un échantillon des travaux sont présentés selon les deux méthodes : représentation sur la « carte du premier retour » et relation de la valeur de x en fonction de n, ceci pour diverses valeurs de la constante a . Pour ces deuxièmes représentations on notera que les ressources d'Excel sont utilisées pour le calcul et à partir des résultats la création du graphe (voir aussi ci-dessous).
La cas -1 pose problème puisqu'il y a à la fois non divergence et non convergence. La notion de stabilité a été introduite à cette fin !
Situation 3 : Itération d'une fonction du 2ème
degré et attracteur
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Problème Itérer de nombreuses fois une fonction simple. La
fonction prend un nombre à l'entrée, et en
rend un autre à la sortie, puis ce nombre sortant
est réintroduit dans la fonction qui va en fournir
un nouveau , etc. Dans une banque, cette fonction exprime la relation entre
le capital de cette année « x »,
et le capital de l'année prochaine «
y ». Pour une population animale, cette fonction exprime la
relation entre le nombre d'individus de cette année
« x » et le nombre d'individus de
l'année prochaine « y ». Réalise la représentation graphique de la fonction y = ax - ax2 pour la valeur a = 2,7 à l'aide de l'éditeur graphique et copie la formule et la représentation graphique sur une page blanche du logiciel Word que tu imprimeras à différentes échelles. Puis, grâce à la « stratégie géométrique » que tu as mis au point précédemment, essaye de déterminer si l'itération de cette fonction converge ou diverge. S'il y a convergence, détermine géométriquement (avec l'éditeur graphique) puis algébriquement (par résolution de l'équation) la valeur (x;y) du point de convergence. Ce point (x;y) vers lequel l'itération converge est appelé un attracteur. |



Cette activité est intermédiaire, on y retrouve les caractéristiques du cas linéaire et amorce le cas de l'équation logistique. On a représenté une partie de la feuille Excel qui permet d'obtenir les valeurs de l'inération et de dessiner le graphe de x en fonction du nombre d'itérations.
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Problème Etudier l'évolution d'une population animale,
en terme de croissance ou diminution du nombre d'individus.
(Exemple: oeufs-larves-papillons, cycle de reproduction d'une
année, nourriture: feuilles et fleurs d'arbres). Avec
une fonction linéaire, on aurait une population
à croissance continue et illimitée, ce qui serait
une aberration écologique, puisque cette population
disparaîtrait en épuisant la nourriture de son
environnement. y = a x - a x2 Cette fonction est plus réaliste, car elle a la forme d'une « bosse » faisant chuter la population lorsqu'elle devient trop importante, ce qui correspond cette fois à une réalité écologique. En effet, la diminution de nourriture dûe à l'augmentation de la population, entraine une diminution de la reproduction de cette population pour l'année suivante. L'évolution de la population dépend de manière sensible de la valeur de a .
Tâche Réalise une recherche mathématique détaillée, sur les différentes situations déterminées par la valeur de a . A chaque fois tu noteras la formule, la représentation graphique et l'attracteur (avec l'éditeur graphique sur une page blanche du logiciel Word). Avec un ordinateur et à l'aide du logiciel Excel, programme cette fonction y = a x - a x2 sur une feuille de calcul, de manière à ce que si l'on donne une valeur à « a » et à « x » alors le programme nous fourni la valeur de « y ». Puis à l'aide de ta page de calcul programmée sur Excel , tu imprimeras la représentation graphique de la convergence ou de la divergence de la fonction itérée. Enfin, tu essayeras d'interpréter en terme de biologie chacune des situations présentées. |

a = 0.5
Attracteur : (0 ; 0)

Convergence vers 0; extinction de la population
a = 2
attracteur (0.5, 0.5)

Convergence vers une solution : 0.5; Population en
équilibre qui se stabilise vers une constante
a = 3

Convergence lente vers une solution : 0.666... ; Progression en douceur de la population vers un équilibre stable
a = 3.2
Convergence vers deux solutions : 0.799... 0.513...
; Alternance de deux quantités de populations en équilibre
stable et constant
a = 3.5
Convergence vers quatre solutions : 0.875... 0.826...
0.500...0.382... ; Cycle de quatre quantités de populations
en équilibre stable et constant
a = 3.6

Convergence chaotique comprise entre une limite supérieure
(liée aux coordonnées du sommet de la courbe) et une
limite inférieure : infinité de solutions ?
Variation quantitative imprévisible de la population, bornée
par un maximum et un minimum
a = 4

Convergence chaotique comprise entre la limite supérieur
1 et la limite inférieur 0 : infinité de solutions ?
Variation quantitative imprévisible de la population, bornée
par le maximum 1 et le minimum 0
Résumé


On a représenté ici qu'une petite partie des diagrammes réalisés chaque fois: « carte du premier retour » et relation de la valeur de x en fonction de n.
Les valeurs de a considérées sont: 0.5 et 1 (convergence vers 0); 2 (convergence croissante vers 0,5); 2,7 (convergence alternée vers 0.629...) ; 3 (convergence alternée lente vers 0.666...);
Pour a = 3.1, 3.2, 3.3, 3.4 on a une oscillation entre deux valeurs d'attraction. Un problème de désignation apparaît; peut-on parler de convergence ?
Pour a = 3.5 la période a doublé.
Avec a = 3.6, 3.7, 3.8, 3.9 et 4 apparations de comportement bizzare.
Les outils à disposition ne permettent pas de voir des résurgences de cas périodiques.
Chaos
Selon L. Nottale, on peut définir le chaos dynamique comme le comportement aléatoire se produisant dans certains systèmes déterministes, donc rien à voir avec le sens usuel du mot chaos, confusion, désordre, absence de loi. Le chaos est une propriété de certains systèmes déterministes, lesquels sont bien décrits par des lois.
C'est H. Poincaré qui découvrit qu'« un système
décrit par des lois déterministes peut avoir un comportement
relevant du hasard ». Le chaos se caractérise par
une haute sensibilité aux conditions initiales. C'est « l'effet
papillon » découvert en 1963 par le météorologue
E. Lorenz. L'écart final peut atteindre rapidement des proportions
énormes. Un système chaotique est donc limité
par un horizon temporel de prédictibilité. Une prédiction
à long terme est illusoire et une prédiction à
court terme s'exprimera à l'aide de probabilités. C'est
ce qui fait que l'on peut parler d'ordre dans le chaos. Le climat
est un système chaotique, et l'on connaît l'imprédictibilité
des prévisions météorologiques à long
terme. Par contre on peut davantage se fier aux prévisions
à court terme, mais la sensibilité aux conditions initiales
du climat ne permet pas d'assurer une prévision météorologique
certaine, on recourt alors à une prédiction en termes
de probabilité.
Un système chaotique évolue toujours vers son attracteur
(parfois qualifié d'étrange). De tels attracteurs sont
souvent fractals, comme l'attracteur étrange fractal de E. Lorenz
(Voir le graphique). Le climat est un système chaotique. Sa convergence
correspond à un processus de convection atmosphérique
qui produit au hasard, des successions de différents types de
climat relativement similaires, évitant les changements climatiques
extrêmes.

Historique de la science du chaos
La fonction y = a x ( 1- x) (pour les valeurs de a comprises
entre 0 et 4) est nommée fonction logistique par les
biologistes. Il s'agit d'un modèle de croissance de population
qui est chaotique pour certaines valeurs de a.
En fait , c'est environ à partir de la valeur a = 3,57 que se produit une bifurcation entre deux dynamiques très différentes (Lehning, 2000).
C'est Robert May, biologiste américain, qui découvre
les bifurcations (voir le graphique) ainsi que la sensibilité
aux conditions initiales de la fonction logistique. Une toute
petite variation des paramètres a ou x produisent
des explosions démographiques de populations ou des extinctions
massives, d'où la difficulté de faire des pronostics
à long terme concernant l'évolution démographique
d'une population.

La formule de la fonction logistique correspond à une « virtualité
écologique » plutôt qu'à une « réalité biologique».
L'informatique permet de jouer avec les paramètres de la formule
afin de découvrir la nature de l'évolution de la population
en interaction avec son environnement.
C'est une simulation de la réalité d'une population (la biocénose) se développant dans un habitat (le biotope) dont les ressources alimentaires (l'énergie ) sont naturellement limitées.
C'est Mitchell Feigenbaum, mathématicien américain,
qui découvre et explore le chaos au moyen de la fonction
logistique. Il décrit le chaos qui succède aux bifurcations,
dans lequel il découvre quelques éléments d'ordre
comme les attracteurs étranges. Il démontre aussi que
tout système chaotique converge vers son attracteur(voir graphiques).

Feigenbaum a élaboré la théorie du chaos qui présentait pour la première fois la transition d'un comportement périodique régulier vers le chaos. Elle nous enseigne aujourd'hui comment des systèmes simples, telle que la fonction logistique, peuvent avoir des comportements imprévisibles.
Gleick, J. (1987). La théorie du chaos. Paris :
Flammarion.
Nottale, L. (1998). La relativité dans tous ses états.
Paris : Hachette.
Bergé, P. &t al. (1997). Des rythmes au chaos. Paris :
Opus.
Mandelbrot, B. (1997). Fractales, hasard et finance. Paris :
Flammarion.
Poincaré, H. (1968). La science et l'hypothèse. Paris :
Flammarion.
Bak, B. (1996). Quand la nature s'organise. Paris : Flammarion.
Lehning, H. (2000). Nouvelles tendances : chaos. Tangente,
Hors série n°10.